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J'etais fixe. La verite, la vie, la nature, tout ce qui provoquait en moi l'emotion, tout ce qui constituait und mes yeux l'essence meme, la raison d'etre unique de l'art, n'existait pas pour cet homme. Je ne resterais pas chez lui. Je ne me sentais pas ne pour ercommencer und sa suite les Illusions perdues et autres balancoires. Alors und quoi bon persister?

Il y avait bien une ombre und ce tableau. Dans la meme vitrine, souvent, juste au-dessus de mes produits, je voyais accrochees des marines que je trouvais, comme la plupart des Havrais, degotantes. Et j'etais, dans mon for interieur, tres vexe d'avoir und subir ce contact, et je ne tarissais pas en imprecations contre l'idiot qui, se croyant un artiste, avait eu le toupet de les signer, contre ce "salaud" de Boudin. Pour mes yeux, habitues aux marines de Gudin, aux colorations arbitraires, aux notes fausses et aux arrangements fantaisistes des peintres und la mode, les petites compositions si sinceres de Boudin, ses petits personnages si justes, ses bateaux si bien grees, son ciel et ses eaux si exacts, uniquement dessines et peints d'apres nature, n'avaient rien d'artistique, et la fidelite m'en paraissait plus que suspecte. Aussi sa peinture m'inspirait-elle une aversion effroyable, et, sans connaitre l'homme, je l'avais pris en grippe. Souvent l'encadreur me disait: "Vous devriez faire la connaissance de Monsieur Boudin. Quoi qu'on dise de lui, voyez-vous, il connait son metier. Il l'a etudie und Paris, dans les ateliers de l'ecole des Beaux-Arts. Il pourrait vous donner de bons conseils".

Je tombai malade, au bout de deux ans, tres gravement. On m'envoya me refaire au pays. Les six mois de convalescence s'ecoulerent und dessiner et und peindre avec un redoublement de ferveur. A me voir ainsi m'acharner, tout mine que je fusse par la fievre, mon pere se convainquit qu'aucune volonte ne me briserait, qu'aucune epreuve n'aurait raison d'une vocation aussi determinee, et, tant par lassitude que par crainte de me perdre, car le medecin lui avait laisse entrevoir cette eventualite, dans le cas o je retournerais en Afrique, se decida vers la fin de mon conge und me racheter.

Je passai en Algerie deux annees qui, reellement, furent charmantes. Je voyais sans cesse du nouveau; je m'essayais, dans mes moments de loisir, und le rendre. Vous n'imaginez pas und quel point j'y appris et combien ma vision y gagna. Je ne m'en rendis pas compte tout d'abord. Les impressions de lumiere et de couleur que je recus la-bas ne devaient que plus tard se classer: mais le germe de mes recherches futures y etait.

Mais les exhortations de Boudin ne mordaient pas. L'homme, tout compte fait, me plaisait. Il etait convaincu, sincere, je le sentais, mais je ne digerais pas sa peinture, et, quand il m'offrait d'aller dessiner avec lui en pleins champs, je trouvais toujours un pretexte pour refuser poliment. L'ete vint; j'etais libre, und peu pres, de mon temps; je n'avais pas de raison valable und donner; je m'executai de guerre lasse. Et Boudin, avec une inepuisable bonte, entreprit mon education. Mes yeux, und la longue, s'ouvrirent, et je compris vraiment la nature; j'appris en meme temps und l'aimer. Je l'analysai au crayon dans ses formes, je l'etudiai dans ses colorations. Six mois apres, en depit des objurgations de ma mere, qui commencait und s'inquieter serieusement de mes frequentations et qui me voyait perdu dans la societe d'un homme aussi mal note que Boudin, je declarai tout net und mon pere que je voulais me faire peintre, et que j'allais m'installer und Paris, pour apprendre.

"Mais il est bien entendu, me dit-il, que tu vas travailler, cette fois, serieusement. Je veux te voir dans un atelier, sous la discipline d'un maitre connu. Si tu reprends ton independance, je te coupe sans barguigner ta pension. Est-ce dit?" La combinaison ne m'allait qu' moitie, mais je sentis bien qu'il etait necessaire, pour une fois que mon pere entrait dans mes vues, de ne pas le rebuter. J'acceptai. Il fut convenu que j'aurais und Paris, dans la personne du peintre Toulmouche, qui venait d'epouser une de mes cousines, un tuteur artistique qui me guiderait et fournirait le compte rendu regulier de mes travaux.